Mariama Sonko

Mariama Sonko

Âge à la date de l’entretien : 53

Sénégal

Fille d’agriculteurs ruraux, Mariama est née dans l'agroécologie. Ses parents lui ont appris les rythmes de la terre, eux qui ont élevé leur famille en cultivant la terre. Enfant, elle observait émerger de la terre les aliments qui les nourrissaient. Elle vit comment la fumure et le compost étaient préparés, comment les semences étaient choisies pour la campagne agricole à venir, et comment la nourriture, de récoltes dans les champs, était transformée en nourriture qui finissait dans leurs assiettes. Une Mariama attentive a rapidement appris qu'elle avait un rôle important à jouer dans la production alimentaire, laquelle commençait par la sélection et le stockage de semences pour la prochaine campagne agricole. Son rôle était un rôle réservé aux femmes au sein de sa communauté. Depuis les tous premiers jours, elle s'est entièrement immergée dans le travail de production de la nourriture et s'afflige de la perte de solidarité communale, une norme constatée au début de sa vie, une vie dévouée à appuyer chaque agriculteur de la communauté pendant les périodes de plantation et de moisson. Maintenant mère et veuve, Mariama subvient à ses besoins et à ceux de ses enfants grâce à la terre héritée de son défunt mari.

Le village rural de Bandjikaky dans le Sud du Sénégal est mon lieu de naissance. Mon père ne venait pas de Bandjikaky. Il venait d'un village appelé Karongue, loin de Bandjikaky. Je suis née alors que mes parents rendaient visite à des parents à Bandjikaky. Enfant, j'habitais à Karongue avec mes parents et ai fait des allers et retours entre Karongue et Bandjikaky, où j'ai vécu avec ma sœur.

Il est possible de récupérer la terre

J'ai été élevée dans une famille d’agriculteurs ; mon père et ma mère cultivaient la terre pour nous donner à manger. J’ai observé les manières naturelles qu’ils avaient de fertiliser le sol avec la fumure ou le compost.

Mon beau-père était aussi un grand agriculteur. Quand il s'est marié et qu’il est allé habiter dans le village de Niaguis, les aînés de la communauté lui ont alloué une parcelle pour qu’il puisse s’installer et cultiver la terre pour soutenir sa famille. Malheureusement, la parcelle était très près du fleuve, où la terre n'était pas très bonne. C'était du limon.[1] Mais cela n’a pas découragé mon beau-père.

Mes beaux-parents et moi-même avions pour habitude de rassembler les feuilles mortes des manguiers et de les éparpiller partout sur le sol. Nous récupérions également les déchets organiques de la cuisine accumulés sur trois ou quatre mois pour faire du compost. Ma belle-mère rassemblait tout cela et nous l’épandions sur toute la surface du sol. Mon beau-père, lui, avait pour habitude d'aller à l’usine SONACOS de Ziguinchor où l’on transformait les arachides en beurre d'arachide, et il recueillait toutes les coques d'arachide. Il épandait alors ces coques partout sur le sol. Pour finir, il y a une sorte de matériel ressemblant à du coton qui est biodégradable et que l’on utilisait pour faire des sacs. Mes beaux-parents rassemblaient ces sacs et les posaient également sur le sol. Je ne suis pas certaine des raisons pour lesquelles ils utilisaient cette combinaison de matériels, mais tout que je sais c’est que cela fonctionnait.

Après une période de temps pendant laquelle mes beaux-parents et moi-même avons utilisé des déchets naturels et organiques pour alimenter et reconstituer cette terre, elle est devenue fertile. Les actes de mon beau-père m'ont prouvée qu'il est possible de récupérer la terre. Ce qui avait été une terre limoneuse stérile est devenue un champ productif pour notre famille.

Les préservatrices de la vie

Dans ma communauté, pendant la période des moissons, ce sont les femmes qui prennent la tête. Petite fille, j'avais l'habitude d'observer ma mère sélectionner méticuleusement les meilleures semences d'abord, les mettre de côté, et ensuite moissonner le reste du champ pour notre consommation.

A l’époque, j’étais perplexe de voir ma mère mettre de côté les meilleures graines, tandis que l’on mangeait le reste. Pourquoi travaillions-nous tellement dur pour finir par mettre de côté le meilleur de ce que nous avions produit ? C’est seulement plus tard que je me suis rendue compte que les meilleures graines étaient gardées comme semences à planter pour la campagne agricole suivante.

Dans ma communauté, les femmes sont les gardiennes des semences et elles sont également en charge de la cuisson des aliments. D’une certaine manière, les femmes sont les préservatrices de la vie sous forme de semence. Les rituels autour de la nourriture ne s’arrêtent pas à la préservation et à la récolte des semences. Ils se poursuivent jusque dans la cuisson des aliments. Nos repas étaient traditionnellement préparés dans des pots en argile, de sorte que même à l’étape de cuisson les aliments étaient enveloppés dans la terre.

Tandis que les repas étaient alors cuisinés dans des pots en argile, on cuisine désormais dans des pots en aluminium et en métal, et je pense que cela a un impact sur ce que l’on finit par ingérer quand on mange. Il est vrai que le changement est inévitable, mais je crains que ce type de changement ne cause plus de mal que de bien.

Pas de cruauté mais une préparation

Là d’où je viens, il est chose commune de vivre dans plusieurs endroits, car les gens se déplacent souvent entre le domicile parental et le domicile d’autres proches. Quand j’avais sept ans, je suis partie vivre chez ma grande sœur dans sa maison maritale pour l’aider à s’occuper de son bébé. Aller vivre chez ma sœur a signifié un certain nombre de changements dans ma vie - c’était en fait beaucoup de changements pour une enfant de sept ans. Un des changements le plus importants fut d’aller vivre dans un foyer islamique. C’était un cadre de vie compliqué, parce que bien que je sois née et que j’aie grandi dans un foyer polygame, le nouveau foyer de ma sœur était un foyer polygame islamique. Elle était la quatrième femme et la vie y était totalement différente de la vie dans ma maison natale.

En plus d’être une femme plus jeune dans le foyer, elle était aussi marginalisée par les autres épouses en raison de sa classe sociale (étant noire et de descendance Arabe). Dans ce domicile, elle était plus une ouvrière qu’une épouse, et j’en ai souffert avec elle. Quelques furent les corvées qu’elle avait à faire, je devais l’aider. Je me souviens clairement un incident survenu alors que ma sœur et moi lavions des vêtements, ce que nous faisions entre six heures du matin et cinq heures du soir. Nous devions laver nos propres vêtements, ceux du mari de ma sœur, les vêtements des autres femmes, et ceux des autres personnes qui vivaient dans le foyer. Un jour ma sœur commença à avoir de sévères douleurs d’estomac et ne pouvait plus travailler, alors je dus continuer à travailler toute seule. Une fois que j’en eu fini avec les vêtements, je devais piler le mil pour faire du couscous pour le repas du soir avant de pouvoir aller me coucher.

C'était extrêmement difficile pour moi, mais c’était aussi une expérience qui me servit d’apprentissage. Une fois adulte, quand je rejoignis le foyer de mon mari, le travail que j’avais à faire était similaire et on attendait beaucoup de moi. Mais je pus m’en sortir grâce à ces expériences de mon jeune vécu. C’est seulement quand je me suis mariée que je me suis rendue compte que vivre avec ma sœur m’avait préparée à la vie et que la formation que j’avais reçue avec ma sœur n'était pas de la cruauté mais une préparation.

La cérémonie d'initiation, qui fait partie de nos coutumes traditionnelles dans nos communautés, est une autre expérience d’enfance que je ressentis comme de la cruauté. Cela consiste en partie à couper le clitoris mais aussi à apprendre comment l’on devrait se comporter et à comprendre sa place dans la communauté. Mais ce processus d'initiation comprend aussi la circoncision des jeunes filles. Je me souviens de ma propre circoncision, qui a eu lieu en 1977, quand j’avais dix ans. Je crois que ce fut un événement choquant et très difficile. Je me souviens de la déception. Avant d’aller dans la forêt, on te dit que tu pars pour une aventure excitante et qu’il y aura des fruits, des jardins magnifiques et ainsi de suite.

Malheureusement, cela n’a rien de bon ou de merveilleux. Tu n’as aucune idée de ce qui va t’arriver, donc oui je pense que c’est en effet une surprise. Le seul problème c’est que ce n’est pas une bonne surprise. Je me souviens clairement du moment où ils ont bandé mes yeux alors que l’on s’approchait de l’endroit. Il n’y a aucun intérêt à parler du reste.

Très différent de notre maison au village

Avant ma naissance, mon père allait souvent faire du maraboutage à Dakar. C’était un homme religieux qui à un moment donné eut besoin d’aide avec ce qu’il considérait être un combat religieux. Il était assisté d’une femme qui s’appelait Mariama, avec qui à la fois lui et ma mère développèrent une relation très proche. Elle était très aimante envers mes parents et montrait une très grande considération envers mon père et ma mère, en dépit du fait qu’ils étaient Diola, une ethnie qui est souvent méprisée au Sénégal. Alors quand je suis née, mon père et ma mère décidèrent de me donner son prénom. Ils me dirent qu’ils avaient beaucoup d’admiration et de respect pour elle car elle regardait au-delà des divisions ethniques.

Tout au début, quand je commençais l'école, elle demanda à ce que mes parents m’envoient chez elle à Dakar durant les vacances scolaires. Ceci devint alors une routine pendant les vacances scolaires. Elle demandait à ce que je ne vienne qu’avec les vêtements que je portais. Ma mère faisait en sorte que j’apporte à Tatie Mariama des cadeaux tels que de l’huile de palme et d’autres choses de ma région.

Une fois arrivée dans sa maison, je découvrais qu’elle avait déjà acheté beaucoup de nouveaux vêtements pour moi. Quand je retournais chez moi, elle remplissait une valise entière de nouveaux vêtements pour moi, et pour les autres membres de ma famille, ainsi que des affaires d’école comme des uniformes et des fournitures scolaires pour moi.

La maison de Tatie Mariama à Dakar était très différente de notre maison au village. Sa maison était entièrement construite en dur et clôturée, tandis que notre maison à Bandjikaky se trouvait dans un lieu ouvert, sans mur ou clôture autour du périmètre de la maison. À chaque fois que l’on quittait la maison à Dakar, on devait fermer les portes et le portail à clé, et j’ai mis du temps à m’y habituer. Aussi, à la maison on faisait tout le travail nous-mêmes, mais à Dakar il y avait deux domestiques.

Je n’ai jamais hésité à user de cette force

Tatie Mariama avait un étal au marché où elle vendait du poisson et des légumes, et je devais souvent m’y rendre pour ramener des condiments à la famille pour les repas familiaux. Mes déplacements vers le marché étaient tout un événement. Les voisins et d'autres jeunes filles du voisinage me taquinaient car j’étais une fille de l’ethnie Diola de la zone sud du Sénégal. Il y avait une chanson insultante qu'elles chantaient disant que les habitants diolas du sud étaient comme des chiens et mangeraient n'importe quoi. Ça me fendait le cœur et je ne le supportais pas. Alors je finissais souvent par me battre avec elles.

J'avais alors des ennuis avec Tatie Mariama pour m’être battue et elle me ressassait combien il était inacceptable que je me batte. J'étais un peu une enfant terrible. Je suis physiquement forte maintenant, et même jeune fille, j'étais forte et je n’ai jamais hésité à user de cette force pour me battre. Quand quelqu'un faisait quelque chose que je n'aimais pas, je ne lâchais pas le morceau. Les gens autour de moi pensaient qu'un tel comportement était acceptable pour les garçons mais pas pour moi, ce qui m’apportait souvent des ennuis.

Un jour, lors d’un de mes voyages habituels à l'étal de Tatie Mariama, un de ses fils, chef à la gendarmerie, en revenant du marché, se rendit compte que les combats et attaques dont j’étais victime, étaient provoqués par les autres enfants qui me taquinaient. Alors il décida d'intervenir. À partir de ce jour, les enfants cessèrent de me harceler. Malgré cela, je ne quittais la maison que pour aller au marché. Je ne jouais pas dehors avec les autres enfants du quartier, je restais juste enfermée dans la maison.

Un lieu difficile à visiter

Mes visites chez Tatie Mariama me firent découvrir la ville et je me réjouissais de mes visites pendant les vacances. Lors d’une visite pendant les vacances chez Tatie Mariama, juste après mes examens d'école primaire, le mari de ma sœur est venu me chercher. Il dit qu'il ne pensait pas que passer mes vacances dans la ville était utile et que je devrais être en train d’étudier à la maison et recevoir une formation plus utile. Je ne pense pas que mes parents avaient un problème avec le fait que je passe mes vacances à Dakar, mais le mari de ma sœur refusait que j’y aille car je vivais avec eux.

Il y eut un débat sérieux quant à savoir si j'irais à la maison avec le mari de ma sœur ou resterais avec Tatie Mariama. Au final, le mari de ma sœur est parvenu à me faire quitter Dakar de force. Trois jours après que je sois retournée à la maison pour vivre avec ma sœur et son mari, on apprit que Tatie Mariama était morte d’une crise cardiaque.

Beaucoup ont cru qu'elle était morte à cause de moi, que le chagrin causé par la façon dont j'avais été emportée avait été trop dur pour elle. Même ses propres enfants me blâment pour la mort de leur mère. J'étais jeune à l’époque, mais c’est encore difficile pour moi d’aller à Dakar. Aller dans cette maison c’est comme rentrer chez moi, mais savoir que ses enfants pensent que je suis responsable de sa mort fait qu’il est difficile de me rendre en ce lieu.

Difficile de s’en souvenir, pourtant impossible à oublier

Quand j'avais douze ans et que je vivais toujours avec ma sœur, mon père est mort. Et [quand j'avais] seize ans, le mari de ma sœur est également mort. Au moment de sa mort, il avait dix épouses et ma sœur était enceinte. Elle a dû traverser la période difficile du processus de deuil pendant qu’elle était enceinte et continuer les rituels attendus des veuves, lesquels continuent pendant une longue période après le décès du mari. Elle est restée dans la maison matrimoniale jusqu'au jour de son accouchement. C’est un jour dont j’ai émotionnellement du mal à me souvenir, mais qui est pourtant impossible à oublier.

Ma sœur a accouché à la maison, avec l'aide d’une des autres épouses de son mari. Le travail fut long et difficile mais le bébé est enfin venu. Le cordon ombilical du bébé fut coupé d’une manière atroce par une des coépouses qui lui a donné une infection douloureuse. Il avait été coupé sans reste, et ma sœur était dans une telle douleur de voir le nouveau-né lutter pour sa vie, qu’elle a quitté sa demeure conjugale. Après cet incident, ma sœur est partie pour la Gambie, où sa mère vivait. Ma sœur est la fille ainée de la 2ème femme de mon père et sa mère s'était déplacée en Gambie après le décès de mon père, où elle s'était remariée.

Quand ma sœur est partie, j'ai aussi dû quitter cette maison et retourner vivre dans la maison de mes parents à Karongue, où ma mère vivait comme veuve. Ma mère était la première des épouses de mon père, alors comme la coutume le veut, elle est restée dans la maison du mari, tandis que les autres épouses durent retourner dans leurs familles. C’était très dur pour ma mère de vivre dans cette maison, parce que tous les enfants de son mari, y compris les enfants des autres épouses, dépendaient désormais d’elle. Quand j'ai rejoint ma mère, j'ai essayé de travailler dur pour contribuer aux dépenses du foyer et m'assurer que les enfants puissent toujours aller à l'école et qu'ils aient de quoi manger et ainsi de suite.

Je n'avais plus le choix en la matière

Quand j'étais sur le point de finir le lycée, ma famille étendue du côté de mon père décida qu'il était temps de me marier. Ils ont trouvé un homme, un ingénieur. Ils me promirent en mariage, mais j'ai refusé. En dépit du fait qu’il était riche et plus âgé, je ne l’aimais pas du tout. Mais tout ce à quoi les parents de mon père pensaient, c’était que cet homme était riche et qu'il pourrait ainsi sauver la famille

J'ai eu de la chance que ma mère me soutienne dans mon refus de ce mariage, mais la famille était déterminée et la pression sur ma mère augmenta. Par la suite, ma mère me dit que je devais me marier parce que la famille ne cessait d’insister. Elle me conseilla de trouver un homme de mon choix et de l'épouser afin de faire taire la famille et d'éviter d'être forcée à épouser un homme que je n’aimais pas.

Je n'ai pas eu le choix en la matière, et bien que je fusse dans ma dernière année de lycée et impatiente d’aller à l'université l'année suivante. Je dus me marier je me suis mariée à l'âge de 19 ans avec Abdul, qui était enseignant. Il n'était pas riche comme l'ingénieur. Mais je l'aimais, et il était plus jeune.

Ma famille élargie était extrêmement mécontente. Pour une courte période de temps après le mariage, je suis restée avec ma mère et ai poursuivi mon éducation, mais en raison de leur amertume, les parents de mon père insistèrent pour que j’aille vivre avec mon mari et sa famille. À la fin de cette même année, je suis partie de Karongue pour aller vivre avec la famille de mon mari.

Quand j'ai rejoint mon mari, j'ai découvert une grande famille. Sa mère était malade. Quelques-unes des sœurs de mon mari vivaient dans la maison mais n’étaient pas capables d’aider à prendre soin de leur mère. Je devins entièrement responsable de prendre soin de ma belle-mère. La famille était populaire avec les amis et les proches et recevait beaucoup d'invités, dont je devais m'occuper. Grâce à mon expérience avec le foyer de ma sœur, je savais comment recevoir des invités, comment cuisiner et m’occuper d'un grand nombre de personnes. Au début, j'essayais de m’inscrire à quelques examens et d’étudier le soir ou l'après-midi pour poursuivre mes études, mais avec tout le travail domestique à ma charge, j’étais débordée. À la fin d'une longue journée de travail, j’étais trop fatiguée pour étudier. Je m’endormais sur la table sans m’en rendre compte et là, c’était mon mari ou un membre de la famille qui me réveillait pour que j’aille me coucher.

De mon mariage, j'ai eu cinq enfants. Ma première fille, Mame Binta Sambou, a 32 ans. La deuxième fille, Aramatoulaye, a 28 ans. Quatre ans après est venu le seul garçon, Moussa Sambou, qui a 24 ans. Moussa a été suivi deux ans après par Sire, alors que la plus jeune, Fatou Gnandine, est venue un peu comme une retardataire plusieurs années après. Elle n’a que 13 ans.

J'ai essayé d'organiser les femmes

Quand je suis arrivée au village de mon mari, il n'y avait aucun groupe de femmes qui développait des actions de développement. Quand mon mari partait rejoindre son poste où il enseignait, j'essayais d'organiser les femmes du village de sorte que nous puissions créer un espace pour dialoguer et pour mener à bien des activités de collecte de fonds, sous forme de prestations de services, pour pouvoir contribuer à nos foyers. Je voulais m'assurer qu’en tant que femmes nous ne dépendions pas complètement de nos maris et que nous puissions nous aider mutuellement dans la communauté.

Les services que nous fournissions initialement à la communauté contre rémunération incluaient par exemple aider les agriculteurs qui voulaient transporter la fumure de leurs fermes jusqu’à leurs champs avant la saison des pluies, teindre des vêtements pour des mariages, des cérémonies de baptême et des cérémonies d’initiation et fabriquer du savon à base d’huile de palme. A partir de ces revenus, certaines d'entre nous ont pu prendre part à un programme de développement des capacités sur la transformation des fruits et des légumes. Suite à la formation, nous avons partagé ces connaissances, et avons, en tant que groupe, commencé à emballer des légumes et des fruits pour la vente.

J'ai perdu mon mari en 1998 en raison du conflit Casamançais dans la région. Lorsqu’il est mort, je vivais avec lui dans le village de Yarang où il exerçait sa fonction d’enseignant et où je travaillais dans une Fédérations d’agriculteurs comme coordinatrice des banques villageoises du Balantacounda. Après sa mort, je suis retournée à la maison de ma famille conjugale.[2] Arrivée dans le village de Niaguis où étaient les parents de mon feu mari, je n'avais plus de travail, et c’est ainsi que je suis revenue au travail que je connaissais, l’agriculture. J'ai également commencé à travailler avec le groupe des femmes agricultrices de mon village, appelé « 10 000 » et plus tard appelé « Niaguis 2 ». J'ai été élue présidente de l'organisation des femmes dans mon district.

En 1999, j'ai été nommée présidente de district des groupes pour la promotion des femmes de Niaguis, une position que j’occupe toujours aujourd'hui [troisième mandat]. En 2001, lors de l'Assemblée générale de l'Association de jeunes agriculteurs de Casamance, AJAC Lukaal, dont mon groupe est membre, j'ai été nommée trésorière générale. En même temps, j'ai également œuvré comme animatrice des réunions axées sur la paix, l’artisanat, le micro crédit, et l'agriculture dans le monde rural. Je cultivais la terre à cette époque, mais je ne pratiquais pas l’agroécologie car on utilisait de l’engrais chimique et des pesticides.

J'ai radicalement changé ma manière de voir le monde

En 2005, je suis allée à une réunion de la communauté dans un endroit appelé Oussouye, où un dialogue se tenait entre les agriculteurs pratiquant l'agroécologie. Pendant ce processus de dialogue, je me suis rendue compte que les agriculteurs de ce village avaient beaucoup de riz dans leurs greniers. Ils avaient une telle abondance de nourriture qu'ils ne pouvaient pas finir le riz de la récolte précédente avant qu'ils ne commencent à moissonner la récolte suivante.

Ces fermiers étaient clairement auto-suffisants, et les membres de leur communauté étaient en bonne santé. Vous pouviez voir les aînés qui seraient normalement, dans d'autres villages, assis à la maison en raison de leur âge, en train de toujours pratiquer l’agriculture et être encore activement impliqués dans la communauté. J'ai été très déçue parce que je pensais que les gens dans mon lieu natal vivaient bien, qu'ils avaient une vie moderne, mais nous n'avons pas ce niveau d'abondance de nourriture, de sens communautaire, ou de santé.

Je me rappelle une discussion que j’ai eu lors de cette réunion avec une aînée à un moment donné. Nous parlions de la santé de la communauté, et elle me dit : « ma chère, nous ne mourons pas aussi jeunes que les gens de votre communauté, parce que nous connaissons toute la nourriture que nous mangeons, nous la cultivons et la préparons nous-mêmes de manière traditionnelle. Dans votre communauté, vous mangez tout ce qui provient de l'extérieur et parmi ces choses que vous mangez, la plupart sont toxiques. Vous ne savez pas ce qui est dans la nourriture que vous mangez. »

C'est le jour où j'ai réalisé la différence entre la qualité de la vie et le bien-être des communautés mangeant de la nourriture cultivée par le biais de méthodes agro écologiques, de ceux des personnes mangeant de la nourriture cultivée avec des produits chimiques. C'est à ce moment-là que j'ai radicalement changé ma manière je voir le monde. C’est suite à cette réunion communautaire que j'ai commencé à travailler et à combattre en faveur de l'agriculture durable.

Après être revenue de cette réunion, j'ai sollicité les aînés de ma communauté pour obtenir des conseils sur les manières traditionnelles de cultiver la nourriture et sur la production d’aliments biologique. J'ai également commencé à militer auprès du groupe des femmes dont j'étais membre pour que nous commencions à apprendre et à pratiquer l'agroécologie. Je suis devenue chef de file ici au Sénégal, en tant que coordonnatrice nationale d'un mouvement agroécologique appelé « Nous Sommes la Solution ». Dans ce mouvement, nous pratiquons l'agroécologie … encourageons la souveraineté alimentaire, préservons les semences paysannes, et préservons la biodiversité, tout en exigeant un accès équitable aux ressources pour les petites exploitantes agricoles.

Nous sommes toutes concernées

Je suis très satisfaite de ma vie. Je vis confortablement. Je ne dépends de personne d’autre, et j'ai le sentiment d’utiliser mon esprit pour penser de manière constante à la façon d’innover mes pratiques agroécologiques.

Pour moi, l'agroécologie consiste simplement à prendre soin de son environnement. J'essaye de faire les choses aussi naturellement que possible. J’utilise des semences paysannes et non des semences commerciales. Je rassemble ma propre fumure et fais mon propre compost. Je travaille à la production de mon propre engrais.

J'ai le plus grand respect pour toutes les créatures et tous les êtres vivants de la planète parce que je crois que chacun d’entre eux a une certaine importance dans l'écosystème et dans le rythme de nos vies. Quand j'essaye de me débarrasser des parasites dans le jardin, j'emploie des produits naturels pour protéger les plantes sans tuer les insectes. Ainsi au lieu de les tuer, je repousse les insectes de mon jardin.

Je suis également parvenue à produire mon propre assaisonnement avec des produits bios, une version bio de l'assaisonnement Maggi.[3] Je suis actuellement en train de faire goûter cet assaisonnement aux consommateurs avant de commencer à le vendre sur le marché. Pour moi, il ne s’agit pas simplement de produire un assaisonnement savoureux. Il s’agit aussi des propriétés nutritives et médicinales des herbes qui sont dans l'assaisonnement.

L'association des femmes a été une manière merveilleuse d'étudier ensemble, de se soutenir mutuellement, [et] de générer des revenus. Mais le plus important c’est qu’elle nous a permis d’établir des liens communaux forts. Nous planifions les choses ensemble, rions ensemble, [et] mangeons ensemble, et pendant les événements, quand nous portons nos vêtements similaires, cela nous rappelle que nous sommes toutes concernées.

Je dois garder à l’esprit la réalité que ce n'est pas ma terre

J'estime que ma famille entière, tant les jeunes que les plus vieux, est bien avertie de l'agroécologie. À la ferme, je travaille avec mes enfants et nous cultivons beaucoup de choses, y compris du riz, des légumes, des fruits, et des noix. Je consacre un hectare et demi de la terre à la production du riz et des légumes, et j'ai mis de côté un hectare et un quart pour les manguiers, les orangers, et les arbres à fruits à coque. J’ai acheté moi-même la terre sur laquelle je cultive les arbres fruitiers et les arbres et qui se trouve à proximité de notre maison. J'ai hérité de mon défunt mari la terre sur laquelle je cultive le riz et les légumes. Il était l’aîné de sa famille, ainsi j’ai pu continuer à l'utiliser après sa mort pour subvenir à mes besoins et à ceux de nos enfants.

Je ne me sens pas pleinement propriétaire de la terre héritée de mon mari, celle sur laquelle je cultive le riz et les légumes, parce que je sais qu'au bout du compte, c'est la terre de la famille de mon mari. Je dois garder à l’esprit la réalité que ce n'est pas ma terre, particulièrement quand je pense à faire un investissement quelconque sur cette terre. J'y ai juste accès.

Si jamais je voulais faire quoi que ce soit sur cette terre, je devrais consulter la famille de mon mari sur mon idée. Ce n'est pas une chose facile à faire, car certains s’opposent à l'idée ou le processus prend juste beaucoup de temps en raison du nombre important de personnes qui doivent être consultées. Je ressens une sorte d'impuissance par rapport à cette terre en raison de ces circonstances, mais je ne laisse pas ce sentiment m’empêcher d'utiliser la terre et de m'occuper de mes enfants. À chaque fois que j'interagis avec la terre, je me rappelle toujours que mon travail est de la préserver pour les générations futures.

Changements dans les pratiques agricoles

La manière de travailler de notre communauté a beaucoup changé. Les parcelles étaient souvent trop grandes pour qu'une seule famille puisse les gérer seule, du coup les membres de la communauté se rassemblaient et travaillaient en groupes sur une exploitation à la fois pendant les moments forts de la campagne agricole.

Le type de travail que l’on effectuait dans ces efforts communaux avait tendance à être divisé selon les générations. Cette division générationnelle du travail a été conçue pour tirer le meilleur des savoir-faire et des capacités des membres de la communauté. Au lieu de faire porter l'engrais des tas de compost au champ par les femmes et les hommes adultes, ces tâches revenaient aux membres plus jeunes et plus forts de la communauté. Malheureusement, ce genre de solidarité n'est plus aussi fort qu’auparavant. Les changements dans les pratiques agricoles expliquent en partie ces changements.

De nos jours, il existe de nombreux engrais chimiques qui sont plus facile à transporter et à gérer que les engrais naturels ; les agriculteurs ont donc eu recours à ces engrais chimiques. Ces engrais impliquent un procédé d'application beaucoup plus simple, et l'idée d'un travail plus aisé est attrayante pour les agriculteurs. En conséquence, le nombre de personnes pratiquant toujours l'agriculture biologique ou écologique diminue, tandis que de plus en plus d’agriculteurs préfèrent l’agriculture chimique. Bien que cela soit très triste, il est rassurant de voir qu’il y a des agriculteurs qui travaillent toujours de manière traditionnelle, parce qu'ils se rendent compte de la valeur d’une nourriture saine et biologique.

La terre est comme une âme

De manière générale, je pense que la terre est en train de mourir. Pas simplement dans certains endroits mais sur toute la planète. D'une part, cette situation est aggravée par ceux qui n'ont aucun respect pour la terre et continuent à l'empoisonner de différentes manières.

Tandis que d'autre part, il y a les praticiens de l'agroécologie qui ressuscitent la terre avec leurs pratiques.

Je pense que la terre est comme une âme - c'est la forme la plus réelle de la vie. Quand je suis à ma ferme, je suis vivante. Je suis entourée par ce que j'aime. Je vis selon le principe du respect, le respect pour les autres, le respect pour la nature et toutes les créatures. Bien que les gens aient le droit d'être heureux et libres de vivre comme ils l’entendent, je pense que nous ne devons pas ignorer la manière dont nos propres actions affectent d'autres personnes et le monde qui nous entoure. Rien n'existe dans le monde juste par hasard. Tout a son importance et tout est interdépendant.

Travailler pour l'avenir, pas pour le présent

La première personne qui m'a influencée ou m’a guidée dans mon voyage de militante fut mon grand-père, le père de mon père. C’était un homme qui travaillait toujours pour l'avenir, pas pour le présent. Il était quelqu'un qui voulait cultiver la terre et planter des arbres. Il avait un grand verger et aussi une pépinière d'arbres fruitiers, alors pour lui, les arbres étaient importants.

Quand il y avait une nouvelle naissance dans le village, il apportait un arbre comme cadeau. Il creusait le trou lui-même, y mettait tous les engrais biologiques nécessaires, et puis plantait l'arbre. Puis il disait à la famille de prendre soin de cet arbre de sorte que quand le bébé grandirait, il aurait de quoi démarrer, soit comme source de nourriture ou de revenu.

Mon propre travail dans le pays et dans la région s'inscrit dans la continuité du legs laissé par mon grand-père - un héritage d’ordre communautaire, nutritionnel, et lié à la conservation de l'environnement. On ne pourra pas surmonter les défis liés à la faim et au manque de terres sans transformer les systèmes alimentaires et les détourner de l'industrialisation pour un retour aux pratiques agroécologiques. Si nous utilisons les connaissances et les pratiques des agriculteurs locaux, les familles et les communautés seront mieux à mêmes de s'alimenter. Aujourd’hui encore, quand je me rends dans certains villages et que les gens se rendent compte que je suis affiliée à mon grand-père, ils me racontent des histoires décrivant combien il était serviable et plein de sagesse, et certains me montrent même les arbres qu'il a plantés. [Écouter] ces histoires au sujet de mon grand-père, voir les arbres qu’il a plantés désormais grands, et manger leurs fruits, sont autant de choses qui le gardent en vie dans mon esprit.

J'essaye de suivre cet exemple autant qu’il m’est possible.

  1. Le « sable ou le sol qui sont colportés par l'eau qui s'écoule et qui sont alors relâchés, particulièrement à la courbure d’un fleuve ou à l'ouverture d'un fleuve », selon le dictionnaire Cambridge. https://dictionary.cambridge.org/dictionary/english/silt
  2. On désigne aussi les rébellions par le conflit de Casamance, qui est un conflit ayant persisté depuis 1982 entre le gouvernement sénégalais et le Mouvement des forces démocratiques de Casamance. Dans ce conflit, le Mouvement des forces démocratiques de Casamance réclame l'indépendance de la région de Casamance. Ce conflit a atteint son apogée entre 1992 et 2001, et s’est traduit par la mort d’un millier de personnes.
  3. Maggi est une marque internationale d’assaisonnements, de potages instantanés et de nouilles. Les cubes bouillon Maggi font partie intégrale de la cuisine locale.